Ergothérapeute et cadre de santé au Centre de rééducation fonctionnelle La Musse, près d’Évreux, Gilles Le Diberder utilise depuis près de 20 ans la simulation de conduite dans l’accompagnement de ses patients. Évaluation des capacités, adaptation du véhicule, reprise de l’autonomie… Il revient sur la place qu’occupe aujourd’hui le simulateur dans le parcours de rééducation.

Pouvez-vous vous présenter ?

Ergothérapeute depuis près de 30 ans, je dirige une équipe d’ergothérapeutes au centre de rééducation fonctionnelle La Musse, près d’Évreux. L’ergothérapeute s’intéresse à la personne dans sa globalité et la mobilité en fait partie. C’est ce constat qui a conduit notre centre à devenir, dès 2006, l’un des pionniers en France dans l’utilisation de simulateurs de conduite. Si Évreux est une agglomération, beaucoup de nos patients viennent de la campagne et dépendent de leur véhicule au quotidien. Notre mission : qu’ils retrouvent, une fois sortis du centre, une autonomie satisfaisante, ce qui passe souvent par la reprise de la conduite.

Quels patients accompagnez-vous ?

Tous nos patients sont inscrits dans un parcours de soins, mais leurs profils sont très divers, d’une personne en situation de handicap qui n’a jamais conduit à un senior de 90 ans suivi en gériatrie. Grâce à la simulation, on évalue leurs capacités motrices et cognitives face à la conduite. Elle permet de faire ressortir des troubles invisibles, bien compensés au quotidien.

Le simulateur ouvre aussi des portes concrètes. Une personne amputée des deux jambes peut croire que conduire, c’est fini, alors que des solutions existent : commandes au volant, leviers de frein et d’accélérateur à la main, etc. Le simulateur permet de les tester rapidement et de replacer la personne dans un projet de vie. Pour quelqu’un qui ne peut plus se déplacer librement, recouvrer cette autonomie, c’est considérable.

Comment se déroule une évaluation ?

Le projet part toujours d’une prescription médicale. Une infirmière vérifie les antécédents d’épilepsie et la potentielle incompatibilité des traitements en cours avec la conduite. Si on observe des troubles cognitifs lors de la familiarisation, on peut demander une évaluation neuropsychologique complémentaire. Si la question porte sur les capacités physiques (force musculaire, amplitudes articulaires), on fait appel à un kinésithérapeute.

Côté ergothérapie, on propose tout d’abord une séance de familiarisation d’environ 1h30 : la personne apprend à prendre en main le poste de conduite, les commandes et le positionnement sur la voie. Puis nous mettons en place une série de tests, réalisée dans les 15 jours qui suivent, dont les résultats chiffrés permettent de tirer des conclusions.

Ces résultats sont ensuite croisés avec un test sur route en conditions réelles, mené par un moniteur d’auto-école partenaire disposant d’un véhicule adapté, qui remplit sa propre grille d’évaluation.
À l’issue de ce processus, nous ne disons jamais à la personne si elle peut ou ne peut pas conduire. Seul l’inspecteur du permis de conduire en a la compétence. Nous, nous faisons des constats, étayés par des éléments de preuve.

Que permet le simulateur par rapport à un essai sur route ?

Il permet de tester des situations qu’on ne pourrait pas reproduire sur la route : conduite de jour ou de nuit, sous la pluie ou dans le brouillard, sur route de campagne, en ville ou sur autoroute, ou encore déclenchement d’événements imprévus (un piéton qui traverse sans prévenir, un véhicule qui grille un stop, etc.). Tout est enregistré : le comportement, les réactions, les trajectoires.

La dernière version intègre l’analyse du regard, ce qui est un vrai apport clinique. Cela permet d’observer en temps réel si la personne capte bien toutes les informations visuelles, qu’elles viennent de la droite ou de la gauche et si elle ferme les yeux. C’est particulièrement utile pour les patients qui présentent des séquelles de cérébro-lésion car il peut arriver que leur cerveau ne traite pas correctement ces informations. L’effort de concentration peut aussi entrainer un défaut d’attention et une baisse de la vigilance. En combinaison avec le replay, c’est un très bon outil pour montrer et expliquer au patient là où il regardait avant l’incident car bien souvent il dit : « Ce n’est pas ma faute ». C’est irréfutable. Ça change aussi la façon dont la personne reçoit le retour puisqu’elle le voit de ses propres yeux.

Pour les patients, le simulateur apporte avant tout de la confiance : confiance en leurs capacités et dans la perspective de retrouver leur autonomie.
Bien sûr, le simulateur de conduite a des limites : certains ne supportent pas la simulation et d’autres patients âgés sont plus à l’aise en situation réelle et leurs résultats sur route peuvent être meilleurs que sur simulateur. C’est pourquoi nous croisons toujours les évaluations.

Quel impact a-t-il sur votre pratique ?

Le simulateur nous donne le sentiment d’aller au bout du processus de réadaptation. Cela nous permet de ne pas uniquement nous occuper d’un membre ou d’aider la personne à se déplacer dans les couloirs, mais aussi de voir comment elle va vivre à l’extérieur. L’ergothérapeute devient le trait d’union entre les capacités de la personne et sa vie réelle. Pour les patients, le fait qu’on s’en préoccupe, ça compte vraiment.

Quels sont vos projets ?

Nous travaillons à la création d’une auto-école à but non lucratif pour éviter aux patients de parcourir 80 km pour des leçons sur véhicule adapté. Le simulateur de conduite sera utilisé par le moniteur d’auto-école. Il permet de configurer le poste de conduite aux besoins du patient et de la mettre dans des situations variées avec le choix des paramètres : météo, densité du trafic, évènement indésirable, route, campagne, ville, de jour ou de nuit.