Pouvez-vous vous présenter ?
Quand la question de la reprise de conduite se pose-t-elle ?
Quels troubles cognitifs peuvent compromettre la reprise de conduite ?
La première, et la plus centrale, sont les troubles liés aux capacités attentionnelles. Conduire sollicite notamment l’attention focalisée (être attentif à son environnement), l’attention divisée (partager son attention entre plusieurs stimuli simultanément : écouter le passager, lire un panneau, surveiller un carrefour) et l’attention soutenue (maintenir cet effort dans la durée). Trois dimensions qui peuvent être affectées par une lésion cérébrale.
Puis viennent les troubles liés aux capacités visuo-perceptives, et en particulier ce qu’on appelle « l’héminégligence ». Après une lésion du cerveau (souvent l’hémisphère droit), certains patients ont d’importantes difficultés à traiter l’information provenant d’un côté (souvent leur gauche) sans en avoir conscience : ce qui est source d’important risque de mise en danger pour soi et pour les autres.
Enfin, les troubles liés aux aspects comportementaux : certaines lésions (par exemple des régions préfrontales) peuvent amener le patient à sous-estimer ses difficultés ou à mal s’adapter aux imprévus. On parle alors notamment d’anosognosie : l’incapacité à percevoir ses propres troubles. Certains sont convaincus, parfois avec force, de pouvoir parfaitement conduire en dépit de difficultés évidentes.
Quelle est la place du simulateur dans votre protocole ?
Le simulateur occupe une place intermédiaire entre deux approches que nous pratiquions déjà :
- le bilan neuropsychologique classique avec des tests papier/crayon qui est précis, analytique, mais abstrait et décontextualisé.
- la mise en situation sur route réelle, qui est concrète, mais difficile à organiser et partiellement reproductible.
Le simulateur contribue à faire le pont entre ces deux composantes d’évaluation. Il permet de contrôler tout ce qui se passe, de déclencher des situations précises, de mesurer des données chiffrées et surtout de reprendre avec le patient ce qui s’est passé. L’oculométrie (ou « eye-tracking ») nous permet par exemple de quantifier le déséquilibre potentiel dans la prise d’information entre la gauche et la droite, de vérifier s’il a bien perçu les panneaux et les véhicules importants dans son environnement.
Mais l’apport le plus remarquable du simulateur, à mon sens, reste l’aide à la prise de conscience de manière pédagogique et immersive des difficultés neuropsychologiques en situation de conduite. Par exemple, avec un patient anosognosique qui présenterait une héminégligence gauche, revisualiser avec lui grâce à la fonction « replay » que sa voiture dévie systématiquement vers la voie de gauche et que des informations capitales sur sa gauche ne sont pas traitées rend les choses plus concrètes et moins contestables.
Le simulateur remplit ainsi trois fonctions : l’évaluation (grâce à l’obtention de données chiffrées et comparables dans le temps), la prise de conscience (via l’utilisation du replay et de l’oculométrie) et l’entraînement (pour travailler des fonctions ciblées ou préparer un patient à une mise en situation sur route). L’outil bénéficie aussi d’un côté assez ludique : si certains patients peuvent présenter un certain « mal des transports » en cas d’utilisation prolongée, la plupart d’entre eux (y compris les plus âgés), sont souvent curieux dès qu’ils aperçoivent l’appareil, en demande de l’utiliser, et tolèrent en général plutôt bien les séances. Cette appétence constitue un levier thérapeutique à part entière.
Vous avez mené une étude sur l’intérêt du simulateur pour évaluer l’héminégligence. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Lorsqu’un patient travaille longuement sa rééducation, on lui apprend notamment à compenser son héminégligence, par exemple en regardant sur sa gauche de façon plus volontaire. Au bout d’un moment, nos bilans papier-crayon ne détectent souvent plus de signes d’héminégligence car le patient a appris à compenser dans ce type de situation, mais on suspecte parfois la persistance de légers signes résiduels dans des activités plus complexes.
Le simulateur semble capable d’aider à révéler ces discrets signes d’héminégligence résiduelle. Dans notre étude préliminaire, j’ai proposé à un groupe de référence d’une dizaine sujets sans trouble neurologique de réaliser un parcours sur simulateur en mesurant deux indicateurs connus pour être sensibles à l’héminégligence en situation de conduite : la fréquence des déviations de trajectoire vers la gauche et la présence d’un biais visuo-attentionnel du regard vers la droite au détriment de la gauche. J’ai ensuite soumis à la même tâche un patient qui avait subi un AVC ayant entrainé une héminégligence gauche, qui avait plutôt bien récupéré : plus aucun signe aux bilans classiques, mais nous conservions des doutes sur la persistance d’une légère héminégligence résiduelle. Les résultats ont été très parlants : le patient a effectué énormément de déviations de trajectoire vers la gauche et a réalisé beaucoup moins de contrôles visuels vers la gauche comparativement au sujets témoins.
L’explication de ce différentiel entre les tests papier-crayon classiques et la mise en situation sur simulateur tient à la nature même de la conduite. Dans mon bureau, j’isole chaque fonction : l’attention focalisée dans un test, la perception visuelle dans un autre. Le patient apprend à compenser aspect par aspect. Mais conduire, c’est mobiliser simultanément l’attention, la vision, la coordination, l’anticipation. Quasiment tout le cerveau est sollicité en même temps. Dans cette situation globale et dynamique, les troubles légers qui passaient inaperçus dans les exercices isolés ressortent alors plus nettement. C’est ce que les cliniciens appellent une épreuve « à visée écologique » : elle se rapproche des conditions réelles de la vie quotidienne. Le simulateur se situe exactement à cette intersection, entre le contrôle du bilan et le réalisme de la route.
Note :
L’intervenant déclare n’avoir aucun lien financier, commercial ou capitalistique avec la société Develter Innovation, et intervenir à titre purement informatif sur son retour d’expérience clinique.
Référence :
Wauquiez, G. (2025, décembre). Simulateur de conduite couplé à l’oculométrie : un outil pertinent dans l’évaluation de la négligence spatiale unilatérale en pratique clinique ? [Présentation de poster]. Journée d’hiver de la Société de Neuropsychologie de Langue Française, Paris, France. DOI: 10.13140/RG.2.2.30975.88484